Défis d'écriture

PROLOGUE

J’habitais dans une cabane, construite en bois de cèdre rouge, perchée au sommet d’une colline et délimitée par une palissade d’ardoises. À quelques mètres de là, après les bosquets d’arbres et les brise-vent naturels, un domaine familial régnait sur toute la vallée. Nos relations avec le châtelain se limitaient à quelques conversations d’intimidation dans l’espoir qu’il acquière la parcelle et le ruisseau s’y attenant. Quelques habitants du bourg, manipulés par les autorités chargées de récupérer les profits des paysans, dont faisait partie cette crapule, laissaient entendre aux villageois que ma mère se livrait à quelques pratiques de sorcellerie. Son laboratoire, un petit pavillon à cinq pentes, visible du raidillon, disposait bien de quelques instruments de mesure, d’outils en tout genre et de vieux manuscrits, mais ni balai, ni runes, ni chapeau pointu, étaient exposés aux curieux qui recherchaient des vérités en s’égarant jusqu’ici.

Durant des années, j’ai laissé croire à mes parents, que je m’apeurais de toutes ces légendes illustrées dans le grimoire hérité de mes aïeuls et partagées devant le feu à chaque lune descendante. Muché dans une cachette de sol, il m’avait été formellement interdit de le consulter, sous peine de libérer les ogres, les géants et autres monstres, capturés et emprisonnés autrefois dans les pages, par de courageux chevaliers moyenâgeux. Jusqu’à hier et aussi loin que je me souvienne, j’ai accusé mes parents de se jouer de moi. Je les ai même parfois détestés de m’empêcher de tourner les feuillets à ma guise, convaincue que j’aurais pu les apprivoiser et déjouer leurs diableries.

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Le 2e jour de l’an 1884

Alors que nous nous apprêtions à fêter mon quinzième anniversaire, un vent du nord, glacial, violent, accompagné de neige, recouvra rapidement les sols déjà gelés. Les loups, désorientés et affamés, quittèrent la forêt et se regroupèrent en meute devant notre bicoque au petit matin. Lorsque ma mère prit le chemin du poulailler, le groupe se jeta sur elle. Mon père, alerté par ces cris, se posta devant la harde. Les tirs de carabine ne suffirent pas à la sauver et lui, chargé à son tour par les plus gros d’entre eux, tomba.

Je dû attendre deux jours que le blizzard disparaisse pour constater que leurs corps étaient sans vie. Si la nouvelle s’était répandue au village, certains auraient crié à la malédiction, d’autres en aurait profité pour me saisir la propriété. Pour ces raisons, je rendis leurs derniers honneurs en toute discrétion et prétextais quelques jours plus tard, lorsque l’Haubereau (1) se présenta une nouvelle fois à la grille, qu’ils avaient dû se rendre chez une tante pour une affaire dont j’ignorais tout.

(1) Gentilhomme campagnard de petite noblesse.

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Pendant des mois, je n’eus pour seule compagnie qu’un Lykoï (2) baptisé par maman :  Pepper.  Son apparence, jugée hideuse, avait motivé quelques enfants du canton à user de leurs lance-pierres. Pour échapper à leur agressivité, il avait trouvé refuge dans le cabinet de curiosités une journée de printemps de l’an 1877. Depuis lors, il avait veillé sur sa collection de livres de sciences comme un gardien protège la porte des savoirs. Il quémandait aucune caresse. Il sortait peu, excepté à chaque solstice d’hiver où il s’enfonçait dans le sous-bois et n’en revenait que le lendemain, sale et fatigué. Dès qu’il compris que sa maîtresse ne reviendrait plus, il abandonna le penty au profit de la maison.

(2) Race de chat, issu d’une mutation naturelle d’un chat domestique à poils courts, sans sous-poil.

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Hier, le 355e jour de l’an 1884

L’hiver est la saison de la chasse, où seules, les bêtes les plus fortes que la nature a faite, survivent. C’est la saison où les nuits sont les plus longues, où les risques sont les plus grands.

Hier, la sentinelle à quatre pattes avait disparu, me laissant seule avec mes démons. Ma vie, devenue une suite de rituels laborieux teintés de mélancolie, j’avais décidé en ce jour de solstice de ne rien faire. Mes parents me manquaient. Le silence me terrifiait.

Avachie dans le canapé usé, je fixais le plafond, lorsque mon esprit se rappela que quelques monstres, prétendument maléfiques, écroués depuis bien trop longtemps par des parents mystiques, pourraient me divertir. Plus enthousiaste que réfléchie, je me levais d’un bond, me rendis dans l’atelier et extirpais le volume médiéval de sa geôle poussiéreuse. Sans grand ménagement, je le déposais sur le porte-livre en bois et je m’installais sur la chaise à bascule pour observer la mutation du monde imaginaire. Durant des heures, il ne se passa rien. Et puis, tandis que je m’apprêtais à regagner ma couche, la chandelle de suif s’éteignit sans raison, me plongeant dans une grande pénombre. Je resserrais mes doigts sur les accoudoirs, lorsqu’une force inconnue agita le rocking-chair vélocement.

Quand je rouvris les yeux, je compris que la nuit était passée et que plus rien ne serait pareil…

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Aujourd’hui, le 356e jour de l’an 1884

J’avais dû être singulièrement désespérée pour avoir libéré tous les saltimbanques qui occupaient maintenant toute l’officine. Il y régnait un capharnaüm fantastique. Quelques gobelins, farfadets se disputaient la collection de papillons dorés, un griffon dévorait des insectes naturalisés et quelques korrigans et gnomes en tout genre, avaient commencé une partie d’échecs. Si le décor n’avait pas été si réaliste, j’aurais affirmé qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve.

Or, malgré le vacarme et la frénésie, l’atmosphère était restée à l’identique, à un détail près :

Pepper, revenu de son errance, m’ordonnait maintenant de me bouger les fesses :

– Ne reste pas planté là, Cory ! hurlait-il. Ta mère aurait aimé que tu ramènes l’ordre !

J’entrouvrais la bouche, écarquillais les yeux et ajoutais en articulant lentement chaque syllabe :

– Tu parles ?

– Le temps presse ! Nous devons ramasser toutes les pages du recueil éparpillées par le cataclysme, m’avertissait-il, tout en se faufilant à grande vitesse entre les créatures.

– Je ne veux pas paraître grossière, mais pourquoi devrais-je te faire confiance ?

– Arrête de jacasser Cory et récupère ces foutus papiers, s’égosillait le greffier.

Alors que le félin s’agaçait de mon indolence, je constatai que nos hôtes d’exception ne nous portaient aucune attention, bien que nous ayons été bruyants dans l’échange. En manque d’inspiration, et dans l’espoir de jouer la maîtresse de maison, je frappais dans mes mains tout en criant :

– Stop !

Le son vibrait encore sur mes cordes vocales, bourdonnait dans mes oreilles, lorsqu’une voix flûtée me suggérait de penser aux bonnes manières.

– il est mal aisé de dire « stop » de cette façon ! Rappelle-toi les règles de courtoisie si tu souhaites devenir notre nouveau conteur, m’alertait le poulpiquet (3), la main sur le cavalier, mettant l’adversaire en position d’échec.

Abasourdie, les bras ballants, je restais taiseuse lorsqu’il renchérit :

– Aurais-tu donné ta langue au chat ?

Il allait de soi que j’étais captivée. Mon immobilité et mon mutisme traduisaient une velléité de ne pas renoncer à leur présence. Ne pas leur livrer bataille confirmait un refus d’utiliser les quelques babillages maternels, que je n’avais pas identifiés à l’époque, comme des formules magiques. L’enchaînement de sons sans consistances me faisait maintenant défaut pour domestiquer les maudits. Néanmoins, pour paraître investie devant ce chat impliqué à collecter avec ses griffes les pages, je tentais sans grande conviction, un cri de ralliement :

– Madada um !

– N’importe quoi ! peinait à articuler l’hippogriffe, la bouche pleine et moqueur de surcroît.

Higitus Figitus, essayais-je de nouveau.

– Voilà qu’il se prend maintenant pour Merlin ! pouffait un gnome.

– Voulez-vous cesser de vous comporter comme des monstres ? implorais-je en me hissant sur l’échelle de la bibliothèque ? Pourriez-vous vous tenir à mes côtés sans paraître gloutons, désinvoltes, impertinents ou encore insolents ? Dois-je vous rassurer pour que vous m’accordiez un semblant d’attention et pour que vous profitiez de cette demeure à votre aise, sans attirer la haine des culs-terreux fouineurs ? L’avenir pourrait ne pas être si radieux, si ensemble, nous ne réécrivions pas les contes avec plus de discernement que tous vos parents auteurs. Tous rassemblés, là, dans ce même recueil, dans le seul but d’apeurer les enfants. Mais, auriez-vous perdu la raison pour ne pas gagner en sympathie ?

Tout d’un coup, les mots me manquaient ! Ils avaient cessé leurs activités et me regardaient d’un regard caressant et timide. Je tenais le bon bout et je poursuivais mon exposé :

Tenez ! Ne devrions-nous pas vous trouver de nouvelles identités ? Toi l’hippogriffe, que penses-tu de Buck (4) ? Toi le gnome, l’elfe de la forêt de Brocéliande, que penserais-tu de Dobby (5) ?

Je renommais ainsi chaque personnage et modifiais les épilogues de chaque histoires en préférant pour tous une happy end.

(3) créature légendaire du folklore de Bretagne

(4)Créature imaginaire citée dans l’épisode 3 de Harry Potter. Moitié cheval, moitié griffon.

(5) Elfe de maison, attachant et imprévisible. Personnage clé de la saga Harry Potter

EPILOGUE :

Pepper reprit du service quelques jours plus tard, ayant boudé durant toute la phase de réécriture. N’ayant pas le pouvoir de faire des prédictions sur ce que l’avenir me réservait, et ne quitta plus la demeure, même les jours de solstices d’hiver. Il devint l’ami fiable et tendre que je n’avais jamais eu.

Texte définitif : I.IV.MMXXV