Lettres épistolaires

Souvenirs de Manchester

Cher Ami,

Débonnaire, curieux, magnanime et permissif, vous avez accepté de vous prêter à l’exercice sans demander votre reste. Je dois vous confier que je ne vous ai sollicité que pour soulager ma conscience. Je n’en suis pas fière, mais vous voilà informé de mon égarement.

Cette missive risque de vous tournebouler. Saurez-vous endosser ces premières révélations sans vous infliger toutes les responsabilités ? Aurez-vous le courage de poursuivre la lecture ?

Ne vous êtes-vous jamais interrogé sur les raisons de ma motivation à vous connaître davantage ? Mes questions, parfois incongrues, n’avaient que pour but de vérifier ce que je présumais : nous nous étions déjà croisés dans le passé. Vous n’étiez alors qu’un jeune et brillant étudiant. Vous aviez intégré la Victoria University grâce aux économies de votre grand-mère et vous louiez une piaule négligemment décorée dans un quartier populaire de Manchester. Tout ce que j’ai appris de vous, je l’ai lu dans son journal qu’il m’a confié avant de quitter la ville. Votre goût pour le bruit plutôt que pour les harmonies, vos sujets d’étude, vos passions, vos doutes, vos peurs, votre rencontre avec le sexe et les sentiments, vos différences, vos divergences, vos échecs et vos réussites.

Saviez-vous qu’avant de vous aimer, il vous a méprisé ? Le niveau technique et artistique exigé d’un instrumentaliste demandait tant de travail et de sacrifice que vous ne lui permettiez pas de travailler son instrument. Vous le mettiez dans une rage folle lorsque vous vous abasourdissiez avec les Joy Division. À votre décharge, vous ne saviez pas que vous le tourmentiez. Vous lui confierez, lors de votre première rencontre que vous n’aviez vu âme qui vive dans cet immeuble depuis votre arrivée. Vous ne vous étiez donc pas soucié du dérangement causé.

Vous souvenez-vous de son premier cadeau ? Il s’agissait d’une trente-trois tours « les classiques incontournables ». La torture sonore était telle pour lui, qu’il avait fini par se convaincre de l’utilité de se rendre chez le disquaire et d’éduquer votre oreille.

Il prendra soin de déposer le vinyle avant votre retour et précisera ces quelques mots au dos d’une publicité :

Piste 2 « Andante Con Moto – Schubert ». Je vous souhaite d’agréables fêtes de fin d’année.

Quelques jours s’écouleront avant que vous lui proposiez de vous balader sur Canal Street.

Il précisera dans son carnet :

Accepter est prendre le risque d’embrasser ce que je ne peux être au grand jour. Il me plaît tant…

Vous connaissez la suite. Il prétextera que les auditions se rapprochaient et qu’il devait consacrer tout son temps au violoncelle pour toucher du doigt son rêve : incorporer la BBC Philharmonic Orchestra. Alors que vous aviez pour habitude de vous rendre au G.A.Y.  Manchester les nuits de tourment, alors qu’il refusait systématiquement de vous accompagner, saviez-vous qu’il se languissait et guettait votre retour par le judas ? Il avait fait de son entrée une échauguette. Un soir, alors que vous aviez abusé de Pimm’s cup, il vous aidera à ouvrir votre porte. Il vous mettra au lit et il restera dans votre chambre à y lire vos travaux jusqu’au petit matin. Juste pour mieux vous connaître. Juste pour mieux vous comprendre. Il couchera sur le papier :

Nous sommes des opposés. Il est un écorché en état de survie. Je suis un résigné bien vivant.

Je ne peux vous cacher plus longtemps que le journal liste des moments intimes dès plus étonnants. Avant que j’en fasse lecture, je ne m’étais jamais intéressée aux pratiques homosexuelles. Je ne fus pas surprise de constater qu’elles n’en étaient pas moins sensuelles que celles que j’ai pratiquées avec des partenaires aimants. Les mots sont forts, justes et d’une grande sincérité. Serais-je inconvenante de vous préciser que j’ai adoré le récit de votre nuit du 20 juin ? 

Vous ne pouvez pas avoir oublié les moments magiques qu’il décrit.

Jouer de son archet sur l’ensemble de vos organes pour susciter un plaisir dense, est d’une grande créativité et d’une terrible cruauté. Pour les avoir vécus avec un pianiste, ces moments n’existent que pour vous hanter à jamais. Même lorsqu’un musicien vous consacre du temps, son esprit bat, sans discontinu, le tempo et la nuance n’en est pas moins oubliée. Leur doigté n’est qu’ensorcellement.

J’ai peur de le décevoir. Peut-être devrais-je vivre les ébats comme des sonates ou des concertos ? Les nuances pourraient m’aider à trouver un rythme qu’il le satisfasse ? Commencer pianissimo, poursuivre en mezzo, dévorer en forte, ambitionner un Fortississimo et conclure en douceur en utilisant un Sotto voce ? Pourquoi me fait-il part de ses douleurs de m’aimer. Cela n’est pas pour me rassurer. Il m’aime tant qu’il m’aime mal.

Peut-être devrais-je stopper là les extraits de vos vies et vous conter ce qu’il est devenu ? Je ne vous connais pas assez pour mesurer votre résistance aux souvenirs et il n’est pas dans mon habitude de créer une peine.

Après votre départ, il déserta l’appartement où vous vous êtes aimés. Tout lui était insupportable. Il retourna dans la jolie villa de ses parents. Il épousa une femme comme son rang l’exigeait. Il reprit la gestion de l’entreprise de textile de papa comme son destin l’obligeait. Il n’a jamais intégré la prestigieuse formation symphonique. Il a pour ami le grand compositeur Ludovico Einaudi et accepte ponctuellement d’enregistrer des morceaux. Il est à l’origine du concept des 2Cellos * et joue du violoncelle avec rage. Lorsque sa vie lui est trop pesante, il écoute les Joy Division.

Je reste en France encore quelques mois. Peut-être pourrons-nous orchestrer un rendez-vous après ce confinement ? À moins que parler de lui vous cause une grande affliction ?

* 2Cellos – Thunderstruck        https://www.youtube.com/watch?v=uT3SBzmDxGk

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