Défis d'écriture

Le cauchemar

Exercice d’écriture de Douglas KENNEDY – Masterclass « My-the-artist-academy.fr

Ambiance d’écriture :

Si vous voulez comprendre un ami, embrassez d’abord, d’un œil attentif et paisible son sommeil. Si vous êtes à l’écoute de ces respirations, si vous êtes réceptive aux ondes de la couche, et devinez quelques gouttelettes sur une peau fiévreuse, vous êtes sur le point de participer à une expérience irrationnelle, saccadée de soubresauts et d’accalmies.

Ce que je m’apprête à vous raconter, m’est arrivé lors d’une nuit étoilée et sans le moindre souffle d’une brise. Le calme absolu. Au premier abord, aucun bruit pour déclencher chez l’endormi, une agitation. Et pourtant, son cauchemar réveilla tout le campement.

Partis en expédition sur les traces d’un papillon vénéneux (1), nous avions dressé les tentes au milieu d’une forêt dense centrafricaine. Nous avions consacré notre première journée à l’organisation du camp. Les pièges, les filets, les manches télescopiques, les lampes à Leds, les nappes de battage, les tamis et divers matériels scientifiques, avaient été sortis des malles. La toile blanche avait été fixée à deux Sapellis (2) et le groupe électrogène insonorisé, indispensable pour éclairer le tissu, avait fait l’objet d’une attention particulière des membres de l’opération.

Avant le dîner, fut organisé un tirage au sort pour constituer les binômes de chambrée. Ce n’est pas avec grand enthousiasme que j’appris que ma natte serait partagée avec le sulfureux professeur parisien.  De nombreux articles de presse, avait décrit un homme solitaire, acerbe, austère, désenchanté et entêté. Moi, ce que j’en avais observé depuis le tarmac de Bangui-M’Poko, c’était un individu calme et taiseux.

Manifesterait-il une austérité à mon égard durant ce partage d’espace exigu ? Saurait-il se montrer gentleman en s’intéressant à nos conversations, en évitant les vents stomacaux bruyants et en me laissant un minimum d’intimité sans que je n’aie à quémander ? Six semaines ; c’est à la fois court et long pour apprécier une starlette publiée dans les plus grandes revues internationales.

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Les premières journées se déroulèrent selon un planning bien structuré sans laisser la place à des initiatives personnelles. Si le mâle avait été observé à proximité d’un parapluie japonais, les réseaux de cordes, mis en place au milieu de la canopée, n’avaient donné aucune satisfaction. La femelle était un mystère et notre espoir d’apprendre de son mode de vie, avant l’extinction de l’espèce, mettait tout ce petit monde dans l’expectative.

Je ne saurais pas vous dire si les imprévus, les déceptions de cette expédition, furent à l’origine de ce comportement noctambule, mais vers trois heures du matin, le lascar, couché à mes côtés, se mit à s’agiter. Il battait ses mains de la même façon lorsqu’un adversaire tape sur le tatami pour s’avouer vaincu. Les tapotements, rapides, énergiques et de plus en plus audibles, s’accompagnaient d’un mouvement de nuque nerveux et discontinu. Le torse, soulevé par des souffles puissants, laissait à penser que les poumons turbinaient. Les narines se dilataient et dégageaient un air chaud. Les paupières, closes, dansaient sur le rythme d’un corps pris de spasmes, symptômes révélateurs d’un danger occulte. Pas de grognement. Pas de ronflement, mais quelques tremblements survenaient après une quiétude relative.

Appuyée sur mon avant-bras, les yeux fixés sur le sujet d’observation, je pressentis que la nuit serait mémorable. Sujette aux réactions spontanées, je ne pus retenir très longtemps, un large sourire. C’était hallucinant. Même endormi, cet énergumène déclenchait des sentiments positifs. Il me fascinait autant le jour que la nuit. Quinze minutes s’étaient écoulées, lorsque, d’un bond, il se redressa. Coincé dans son sac de couchage, il se mit à vociférer des jurons. Il ne semblait pas avoir quitté le monde des songes. Ses mouvements étaient malhabiles. Ses bras, deux tentacules dépossédés de capteurs sensoriels, cherchaient un équilibre pour sortir d’une étreinte invisible. Mais contre toute attente, toujours emprisonné dans sa chrysalide duveteuse, il parvint à saisir le curseur de la fermeture-éclair. D’un geste sûr et nerveux, il fit grincer les larges dents métalliques. La tête se retrouva alors à l’extérieur sans que son corps puisse suivre l’élan. Il s’écrasa contre le sol, en emportant avec lui les haubans (3), tendus et ancrés pour parfaire la stabilité de la tente.

Un clairon n’aurait pas mieux fait pour réveiller les troupes.

Ensevelie sous les toiles légères et chaudes, je me mis à rire, sans pouvoir contrôler le souffle et les larmes.

Les entomologistes sortaient les uns après les autres de leurs abris de fortune. Les singes, les oiseaux et autres habitants de la forêt, réfugiés à des dizaines de mètres du sol, se mirent à ricaner. La tribu, amassée autour du maître de conférence ne pipait mot. Les yeux écarquillés, ils devinaient le poids de l’humiliation. Et c’est sans surprise qu’il refusa toute aide et les invita à retrouver rapidement leur couchette. Quant à moi, il écarta les toiles, et après s’être rancardé sur ma santé, il m’adressa un regard noir et glaçant.

– Ne bougez pas et arrêtez de vous esclaffer sous cape. Il n’y a pas de quoi en faire tout un show. N’avez-vous jamais été la victime d’un mauvais rêve ?

Sa voix dolente et monocorde le rendit touchant et chancelant, au point qu’il me fallut me maîtriser pour ne pas l’étreindre. Ses yeux d’un brun chocolat, luttaient pour ne pas déverser la moindre perle iodée. Ses maxillaires étaient crispés et je devinais une sombre affliction. Personne ne reparla de cet épisode le lendemain et les jours suivants.

Les ascensions dans la strate des cimes, les rencontres incongrues avec les calaos à casque noir, les primates et cobras des forêts, oppressaient les chercheurs. La fatigue, le désenchantement de ne pas avoir pu observer la femelle butiner les fleurs, les chenilles et les nymphes, provoquaient des humeurs dysphoriques (4). Seul le doyen surmontait la pression de revenir à Paris sans spécimen.

Il consacrait ses soirées à écrire de futurs articles et retardait le moment du coucher.  J’avais noté, qu’avant de se laisser emporter par Morphée, qu’il extirpait d’un petit écrin de velours, une fleur de lotus en cristal bleu, porte-bonheur tibétain, qu’il serrait longuement dans le creux de sa main gauche.

Je ne peux m’empêcher de repenser à cette anecdote, rapportée dans une mauvaise gazette. Un journaliste racontait comment une scientifique avait trouvé la mort en tombant d’une passerelle suspendue. De mémoire, il s’agissait d’une botaniste, exilée en forêt tropicale pour recenser les espèces de la flore africaine.  Y avait-il un lien avec cette affreuse perte humaine et son cauchemar ? Pourquoi un spécialiste des petites bêtes avait pour livre de chevet un herbier ?   

Quoi qu’il en soit, l’aventure touchait à sa fin, et bientôt, nous retrouverions nos obligations citadines, où seuls les parcs, bois et zoos feraient office de petites jungles.

De cette expédition, j’en reviens avec de grands souvenirs, des soupirs, et des silences non élucidés.

Cher journal, puisque vous avez montré à maintes reprises une efficacité à protéger mes consignes et confessions, puis-je encore vous supplier de ne pas ouvrir vos pages aux misanthropes et curieux vipérins ? Ils ne sauraient lire qu’autrement qu’entre les lignes… et il n’y a pas là à se demander si je fus, ne serait-ce qu’un instant, séduite par l’homme au cœur brisé.

 

1 : Papilio Antimachus

2 : Sapelli : espèce d’arbres atteignant parfois 60 mètres de hauteur

3 : Cordelettes permettant de tendre les toiles de tentes

4 : Humeur à tonalité fâcheuse. Irritabilité, anxiété …

Texte définitif :  XXVI.IX.MMXXI

 Caractères, espaces non compris : 6334

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